jeudi 28 février 2013

Carthage en flammes

 
Carthage en flammes de Carmine Gallone, 1959. Avec Pierre Brasseur, Anne Heywood

Les jours de Carthage sont comptés. Les légions romaines, conduites par Scipion Emilien, assiègent la ville. Les drames humains y prennent une nature encore plus tragique, plus rapide. Hommes et femmes se débattent entre l'amour et la mort, dominés par le destin tragique qui pèse sur cette cité, où l'on offre des sacrifices monstrueux à Moloch, et où le gouvernement des marchands, à la fois sinistre et désarmé, est la proie d'intrigues incessantes.
 
Hiram, l'exilé, fauteur de la résistance à outrance - et rentré clandestinement après la dernière bataille favorable à Carthage - aime Ophir, la fille du chef des marchands... Fulvie, une jeune Romaine mourra dans l'immense brasier de cette ville, où elle était venue chercher l'amour impossible d'Hiram. Phégor, le chef des gardes de Carthage, périra avec elle dans ces flammes où elle l'entraînera dans sa fureur d'avoir été poursuivie par lui et dans sa folle douleur d'avoir été repoussée par Hiram.

La Troisième guerre punique s'achève sur le siège de Carthage (148-146), mené par les légions de Scipion-Emilien. Le consul de 147, Scipion-Emilien (P. Cornelius Scipio Æmilianus Africanus Numantinus), était le fils de Paul-Emile, le vainqueur de Pydna, celui qui avait délivré la Grèce du joug macédonien. Mais le jeune homme avait été adopté par le fils aîné de Scipion l'Africain, le vainqueur d'Hannibal à Zama (203), demeuré sans héritier. On peut regretter que, dans le film, le siège de la métropole punique se résume à deux affrontements de cavalerie dans la plaine. Particulièrement cruel et inexpiable, le siège de Carthage - dont les derniers défenseurs préférèrent brûler vifs - nous montre l'empire romain naissant, déjà au faîte de sa gloire. Rien ne résiste à Rome, qui vole de victoires en victoires - bien que la république latine n'ait pas encore digéré le concept de l'annexion territoriale. Vaincre ses ennemis lui suffit. Le grand historien de cette période est un ancien général ennemi, le Grec Polybe rallié corps et âme à Rome.

Les Romains vont raser la grande métropole africaine jusqu'à ses fondations, labourer son sol maudit et y semer du sel pour le rendre stérile.
Mais moins de deux siècles plus tard, ils la reconstruiront (en 20), comme ils reconstruiront plus vite encore Corinthe (en 80), anéantie la même année...

Le film de Carmine Gallone - on lui doit aussi le mussolinien Scipion l'Africain, 1937, ainsi que Messaline, 1951, mais aussi les meilleurs épisodes de Don Camillo - est tiré du roman d'Emilio Salgari, le «Jules Verne» italien (*), lequel ici doit beaucoup à Gustave Flaubert - il suffit de mettre les textes côte à côte, la description du sacrifice à Moloch par exemple !
Moloch ! La cruelle idole ignivome... Peut-être le plus prodigieux fantasme que nous ait légué l'Histoire de l'Antiquité ! Imaginez un peuple assez barbare ou fanatique pour immoler sa progéniture devant une idole d'airain. Toutefois, ceux qui nous en ont fait la relation (Diodore, Clitarque, Plutarque) étaient des Grecs, ennemis naturels des Carthaginois. Mais curieusement, les historiens romains des Guerres puniques ne font pas la moindre allusion à ce type de sacrifices humains; peut-on croire que, le cas échéant, ils s'en seraient gênés ? Du reste, la dyade tutélaire de la cité de Didon était Baal-Hammon et Tanit - que les Romains nommaient Saturne et Junon -, tandis que Moloch est un emprunt à la Bible, mutatis mutandis, qui n'était peut-être pas même le nom d'une divinité, mais un terme technique recouvrant certains rites de passage.

Bien sûr, Baal-Hammon («Baal-le-Brûlant») excite notre imagination. Mais quelle serait l'interprétation correcte du cimetière d'enfants incinérés retrouvé en 1921, au lieu-dit «Tophet Salammbô» ? Référée aux stèles de N'Gaous, l'exégèse scientifique invite à considérer que ce cimetière particulier serait en relation avec les enfants mort en bas-âge - à l'époque, c'était fréquent - ou à l'offrande de victimes animales de substitution pour ceux qui y avaient réchappé. Tant pis pour Cabiria (1913) et pour l'Histoire de Ruth (1960), les classiques ! Et tant pis pour les aventures d'Alix, dont le père flaubertien, Jacques Martin, a aimé revenir, et revenir encore sur cette thématique.

Anne Heywood a accepté non sans réticence de tourner nue, sauf un string, mais sous un fin voile noir - mentionné dans Flaubert - la scène où ses compatriotes veulent la sacrifier à l'idole crématoire. Plus tard, Daniel Gélin se souviendra du film comme d'une inextinguible rigolade avec Pierre Brasseur, celui-ci totalement à contre-emploi avec sa voix de basse. Sur le plateau voisin, à Cinecittà, Fellini tournait La Dolce Vita, tandis que le pauvre Louis Malle - qui de sa vie jamais ne risqua de se voir confier le tournage d'un film épique, sauf peut-être Viva Maria -, qui passait par là, s'indignait de ce que l'on puisse participer à de telles c... Comme disait le bon William Transpire, «Il y a plus de choses sur cette terre, Othello, que ne puisse en concevoir ta philosophie.»
On notera, dans le rôle du Carthaginois Tsour, un certain Mario Girotti (qui l'année suivante incarnera le Romain Quintus, le neveu - tué à Cannes - du consul Fabius Maximus dans Hannibal); plus tard il deviendra une vedette majeure du western italien sous le pseudonyme anglicisé de «Terence Hill»
Michel ÉLOY :  http://www.peplums.info
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